Pouquoi un entretien individuel ?

Synthèse : L'épreuve d'entretien fait partie d'un concours, dont l'issue correspond à un double choix : l'école alloue des points pour vous donner la possibilité d'intégrer, et vous décidez à votre tour de l'école dans laquelle vous allez vous investir. L'entretien dépasse la logique scolaire de l'examen. C'est une rencontre professionnelle, destinée à compléter l'appréciation académique de l'écrit par un dialogue organisé.

L'épreuve d'entretien est présente pour tous les concours d'entrée, quel que soit le "mode d'accès" (après baccalauréat, classe préparatoire ou premier cycle d'études supérieures). L'entretien individuel est une modalité qui permet de rencontrer tous les candidats et d'apprécier leur capacité à franchir un pas entre le monde académique et le monde professionnel (A). Dotée de forts coefficients, cette épreuve est certes décisive pour les candidats admissibles. Elle n'en constitue pas moins un enjeu important pour les écoles, que ce soit au plan pédagogique, ou à destination des entreprises vers lesquelles leurs actions sont clairement orientées (B).

A) Du monde académique au monde professionnel

Quelle que soit la formation que vous avez suivie jusqu'à présent (baccalauréat, prépa, Bac +2), l'essentiel de l'évaluation qui a sanctionné votre parcours était fondé sur des critères académiques. Vous deviez comprendre, savoir restituer des connaissances, analyser des situations sur la base d'un "programme" scolaire, homogène (le plus souvent national), et votre réussite a correspondu à une norme, résumée par un diplôme ou un niveau d'études.

Le parcours en école de commerce correspond à une autre logique. Certes, ces trois ou quatre années d'études seront largement bâties sur une logique de transfert de connaissances, conceptuelles ou techniques, avec des moyens pédagogiques traditionnels (salle de cours, exercices et cas d'application, examens, exigence d'assiduité,…). Votre emploi du temps contiendra un examen de finance, un cas de marketing, un partiel de stratégie, un TD de comptabilité, etc. Vous aurez aussi à cœur de satisfaire aux exigences des procédures d'évaluation classiques pour décrocher votre diplôme.

Dans le même temps, la variété des mises en situation, des procédures d'évaluation, la nature des cas et des projets traités doit vous préparer à une autre logique d'appréhension des phénomènes. Les écoles de commerce cherchent à éveiller ou développer des qualités professionnelles (autonomie, créativité, pragmatisme, éthique) qui correspondent à un "savoir-être", au-delà de l'apprentissage formel des techniques et du développement de vos compétences pratiques ("savoir" et "savoir-faire"). La formation en école de commerce est un processus de maturation, d'immersion dans une nouvelle logique d'apprentissage, et place ainsi chaque étudiant en situation d'acteur, aux commandes de ses projets. Les stages, le travail de groupe, les rencontres avec des responsables d'entreprises, les activités associatives, les mises en situation autour de cas réels sont autant d'occasions pour chacun de vivre et d'analyser des situations quotidiennes du monde des affaires.

Les termes "agenda, dossier, séminaire, réunion, pause, ou responsable" vont se substituer, dans votre vocabulaire, aux notions scolaires contenues dans "emploi du temps, copie, cours, récré et professeur" ! Ces changements de forme vont accompagner une transition de fond, puisque votre tempérament, votre goût ou votre aversion pour le risque, le leadership, l'engagement ou le stress vont se révéler de manière plus nette, ce qui vous permettra notamment d'affiner votre perception du monde professionnel, de la place que vous souhaitez y occuper, et de réfléchir aux ressorts votre propre personnalité.

Les années qui suivent les résultats du concours s'annoncent denses, enrichissantes, fructueuses au plan du développement personnel, et préfigurent les conditions dans lesquelles vous choisirez, par la suite, votre propre itinéraire personnel et professionnel.

Or, les candidats déclarés admissibles à l'issue des épreuves écrites ont surtout prouvé jusque-là leurs aptitudes intellectuelles et académiques. L'écrit permet en effet de sélectionner un niveau de connaissances, et donc de hiérarchiser l'aptitude des candidats à réfléchir, comprendre, élaborer des raisonnements face à une copie. Les jurys qui déclarent votre admissibilité statuent donc sur une performance rationnelle, quantitative et… anonyme ! C'est, pour ce dernier point, à l'opposé de la relation que vous allez entretenir avec vos collègues, vos enseignants, votre futur employeur ou vos collaborateurs dans les années qui viennent, pendant vos cours, vos stages ou au fil des projets que vous allez mener…


L'admissibilité : une performance académique
Quelle est votre capacité à mener un raisonnement (mathématique, philosophique) ? Quelles sont vos connaissances formelles dans le domaine historique, économique ? Quel est votre niveau de maîtrise des langues étrangères, et aussi du français ? Savez-vous synthétiser l'information, la mettre en perspective, réfléchir et disserter, approfondir et illustrer ? Dotées de coefficients propres à chaque école, les épreuves de l'écrit sont bien connues des étudiants en classe préparatoire, qui consacrent précisément deux années de leurs études à travailler en profondeur un programme ambitieux - à la fois généraliste et à un haut niveau d'abstraction.
L'admission : un enjeu personnel
Pourquoi avez-vous choisi ce type d'études ? Comment voyez-vous les 5 ou 10 années qui viennent ? Quelles sont vos ambitions, vos goûts, vos hobbies ? Qu'avez-vous retenu et retiré de vos expériences scolaires et extra-scolaires ? De vos voyages ? Avez-vous exercé des responsabilités ? Comment envisagez-vous le travail en groupe ? Quelles sont vos qualités personnelles ? Vos défauts ? Les questions abordées au cours des épreuves orales, et notamment de l'entretien individuel, aident le jury à mettre en perspective les ressorts de votre personnalité et de vos motivations, au-delà de vos connaissances scolaires.


C'est pourquoi le concours comprend une deuxième série d'épreuves, qui vise à évaluer la dimension personnelle de votre parcours : avez-vous réfléchi au(x) cheminement(s) que vous allez emprunter dans vos études ou dans votre vie professionnelle ? Quelles sont vos prédispositions pour les formes d'apprentissage que vous allez vivre en école ? Comment vous intégrez-vous dans les communautés auxquelles vous appartenez (famille, club de sport,…) ? Quels sont vos points d'ancrage dans l'environnement politique, économique, culturel ?

Les jurys que vous allez rencontrer lors des épreuves orales souhaitent apprécier la cohérence et l'authenticité des réponses, par définition personnelles, que vous apportez aujourd'hui à ces questions. Préparer des réponses conventionnelles, standardisées, en cherchant à s'approcher d'un "modèle de candidat a priori" serait un contresens, puisque ce serait justement à l'opposé du cheminement autonome, responsable et professionnel dans lequel vous vous engagez en intégrant l'école. Pour résumer, l'entretien individuel est le premier exercice d'inspiration professionnelle auquel vous allez vous livrer. Inutile, donc, de l'envisager comme un examen scolaire qui se "bachote" pour faire valoir des "bonnes réponses". Il est en revanche nécessaire de "se" préparer à cette interaction en comprenant les enjeux de l'épreuve pour soi et pour l'école.

B) Les enjeux de l'épreuve

Les épreuves orales se déroulent chaque année au début de l'été, entre la mi-juin et la mi-juillet. En moyenne, un candidat passe 6 à 7 écoles à l'oral, ce qui correspond à un parcours intensif aux six coins de l'hexagone. D'un point de vue très pratique, le passage des épreuves orales consomme du temps, de l'énergie et des moyens : en moyenne 1 000 euros par candidat pour les déplacements, l'hébergement et les repas. Ajoutons les contraintes logistiques, les connexions sur Internet, les frais d'habillement, les journaux et les bouquins achetés au fil des déplacements pour se distraire et… s'informer sur l'actualité, le stress lié aux déplacements et au concours lui-même. On comprend mieux pourquoi cette série d'épreuves a été baptisée "le deuxième concours" ! Si les "oraux" apparaissent ainsi comme la dernière ligne droite, et au fond, comme un point d'achèvement du parcours engagé par les candidats, il faut bel et bien les envisager comme un nouveau point de départ et saisir la densité des enjeux associés à ces épreuves.

1- Pour le candidat

Les notes de l'écrit sont acquises, et les jurys n'ont pas accès aux résultats de l'écrit. Compte tenu des coefficients appliqués pour l'oral, on peut considérer que tout reste à faire et que chaque candidat admissible repart avec les mêmes chances qu'au début du concours. Dans beaucoup de cas, le classement obtenu à l'issue de l'écrit sera complètement remanié après l'oral.


Exemple de coefficients : l'entretien est discriminant.
A l'EDHEC, l'oral représente autant que l'écrit, avec un coefficient total de 30 (20 pour l'entretien, 6 pour la première langue vivante, 4 pour la deuxième langue pour l'oral, et 30 à l'écrit). Prenons un candidat (très) brillant à l'écrit, qui obtient 12 à chaque épreuve (philo, maths, langues,…). Imaginons que son niveau de langue soit équivalent à l'oral, mais qu'il présente au cours de l'entretien des motivations conventionnelles, peu réfléchies, et qu'il cherche à se montrer "comme il faut" mais pas "tel qu'il est". Note de l'entretien : 6/20. Un candidat moyen, obtenant 8 de moyenne à l'écrit, 12 en anglais et 6 en allemand à l'oral, et 18 à l'entretien obtiendra, dans le même temps un score de 696 points. Notre premier candidat, avec 12 de moyenne générale (hors entretien) n'obtiendra que 552 points ! Or, il est certainement plus facile d'obtenir 2 points pendant l'entretien que 3 points en langues à l'écrit…


Par conséquent, l'épreuve d'entretien a un caractère décisif. Le candidat qui est resté polarisé sur les aspects académiques de l'écrit, et qui espère qu'un numéro quelque peu théâtral ou une récitation sagement apprise suffiront à occuper une demi-heure devant un jury inconnu et interchangeable risque de payer cher ce manque de clairvoyance…

Puisque l'on parle de coût, ajoutons que le candidat s'engage dans des études longues, qu'il va devoir financer, et qui complètent souvent un premier parcours dans l'enseignement supérieur (à Bac+2). Pour le moins, et sans préjuger des ressources accessibles pour le financement de vos études, il faut considérer qu'il s'agit d'un véritable investissement, qui sera certainement rentabilisé dans le temps. Prenons-en la mesure.


Combien ça coûte ?
Imaginons la partie "dépenses" d'un budget annuel standard du 1er septembre de l'année n au 31 août de l'année n+1, en enregistrant tous les frais engagés, des droits de scolarité aux frais d'entretien de vos chaussures, en passant par les frais de téléphone, d'achat de livres, de restauration, et de dentifrice ! Chacun pourra faire le calcul et adapter le budget à son style de vie, en ajoutant des frais de vacances (ski en février ?), d'entretien d'une voiture, de billets de train aller-retour, et/ou d'argent de poche…

S'il faut, par exemple, envisager la location d'un studio à quelques centaines de kilomètres de chez vos parents, le coût total d'une année complète (12 mois) oscillera entre 11 000 euros et 20 000 euros par an selon votre mode de vie et vos ressources. Ce qui représente un revenu net supérieur à 1,5 ou 2 fois le SMIC tous les mois !

Nous n'abordons ici que l'aspect "dépenses". A chacun de compléter la partie "recettes", en sachant qu'il existe toute une série de mesures permettant d'atténuer ou de différer l'addition (fonds de solidarité, emprunts remboursables après vos études, recours à des jobs, rémunération des stages, juniors entreprises…).

Prolongeons l'exercice (à refaire lors de votre premier cours de gestion d'investissement). Considérons ainsi, par rapport à d'autres filières d'enseignement, que les décaissements nets directement liés à ce choix d'études correspondent aux droits de scolarité et à l'achat d'un micro-ordinateur (9 000 euros par an), et imaginons qu'il vous permettra de gagner 2 500 euros par mois dans les années qui suivent votre sortie de l'école. Supposons toujours, que vous continuez à vivre, tout compris avec 1 500 euros par mois une fois que vous avez obtenu votre diplôme. En deux ans de vie professionnelle, vous aurez pu rembourser la mise initiale de 27 000 euros). Nous sommes en n+5 par rapport à l'année du début de vos études. C'est bien un investissement.


Les membres du jury d'entretien ont une activité professionnelle, sont parfois parents d'étudiants, ont une expérience des budgets (familiaux ou d'entreprise) ! Ils ont une idée très claire de ce que ce choix d'études implique pour vous, votre famille, en termes d'organisation et de financement. Comme nous l'avons vu, 15 000 euros, ce n'est pas neutre ! Par conséquent, le jury sera à l'écoute de vos motivations, de vos engagements et de vos projets et supposera que vous avez mesuré le caractère décisif de cet investissement. Encore une fois, il ne peut se contenter de vos résultats scolaires ou de votre performance à l'écrit, ou encore d'idées vagues que vous auriez préparées pour faire illusion. Il attend bel et bien une présentation réfléchie, personnelle et argumentée de vos attentes et de vos projets.

L'aspect pécuniaire de l'affaire fera sans doute réfléchir les candidats les plus pragmatiques… L'entretien doit aussi révéler d'autres aspects de votre engagement. En effet, vous retrouverez cette modalité de sélection au fil de votre parcours professionnel, pour décrocher un stage, une mission, un emploi. Les prédispositions au dialogue que vous manifesterez à l'occasion de l'entretien du concours correspondent à des aptitudes décisives pour la réussite de votre parcours professionnel, et votre capacité à vous intégrer dans une équipe de travail. Certaines grilles d'évaluation enregistrent d'ailleurs, dès le concours d'entrée, votre aptitude au management, à la délégation, à l'écoute, qui sont autant de qualités professionnelles évaluées et valorisées dans l'exercice de toutes les fonctions d'encadrement, quels que soient les postes occupés ou les secteurs d'activité.

En passant sept entretiens, vous recueillez donc directement la perception argumentée d'une vingtaine de professionnels (à raison de 3 membres de jury par entretien). Cette mesure de la pertinence de votre orientation est certes qualitative, certainement subjective (nous y reviendrons), mais elle correspond aussi à un indicateur précieux pour affiner vos choix, qui ont souvent été - jusque-là - dictés par une logique d'abord scolaire. Même si certains résultats paraissent douloureux (notamment au regard de l'investissement consenti en classe préparatoire), la remise en question peut s'avérer salutaire. A contrario, beaucoup de candidats trouveront des raisons de conforter leurs projets à la lumière des observations formulées par les jurys.

2- Pour les écoles

L'existence d'un concours d'entrée à la fois sélectif et complet (écrit et oral) est certainement un élément stratégique pour les écoles de commerce, que ce soit vis-à-vis des entreprises et des candidats eux-mêmes. Dans le paysage français de l'enseignement supérieur en gestion, les écoles occupent en effet une place particulière. Leur existence même repose sur leur capacité à manœuvrer dans un champ concurrentiel complexe, dans lequel évoluent des universités françaises et internationales, des business schools privées, et les grandes écoles elles-mêmes.

Pour faire bref, chaque école doit garantir à ses instances de tutelle (généralement les chambres de commerce, pilotées à la fois par des chefs d'entreprise et des représentants de l'Etat), et surtout vis-à-vis du marché de l'emploi, qu'elle forme dans les meilleures conditions des responsables de haut niveau. L'offre de diplômés doit correspondre à la demande des entreprises. A cet égard, la qualité du recrutement est une condition nécessaire à la réussite du processus de formation, et devient un indicateur scruté par les journalistes, les étudiants de la filière, les acteurs du recrutement, ou encore les diplômés. Les résultats du recrutement (nombre d'inscrits au concours, barres d'admissibilité, notes du concours) font l'objet d'analyse et apparaissent comme des indicateurs tangibles et rationnels de la qualité des écoles. Chaque école a donc intérêt à recruter les meilleurs candidats, que ce soit au plan académique et personnel.

Les écoles auront à cœur de bien se vendre auprès des candidats pluri-admissibles et de promouvoir les charmes discrets d'une ville que les candidats souvent ne savaient même pas localiser avant d'être admissibles. De là l'importance des visites guidées par les BDE, les soirées conviviales avec des intégrés, les opérations commandos "syndicats d'initiative" de certaines écoles pour que les candidats comprennent qu'une école est un diplôme mais aussi un lieu où l'on va passer à minima 3 années (les plus belles parfois) de sa vie.

Un très grand soin est ainsi apporté à l'organisation des épreuves orales, au cours desquelles des responsables d'entreprise, des anciens, des acteurs du monde économique sont conviés à participer à l'évaluation des candidatures. C'est donc non seulement une opération de relations publiques pour les écoles, mais surtout une occasion pour elles d'intégrer les entreprises dans leur processus de décision à un moment clé de votre parcours : le concours d'entrée.

D'un point de vue pédagogique, l'oral permet de rencontrer et de sélectionner les candidats qui seront dès la rentrée les étudiants de l'école, et aussi les futurs diplômés. Les jurys souhaitent ainsi mesurer l'adéquation entre votre personnalité et le projet pédagogique de leur école, dans la perspective d'un bénéfice réciproque. C'est pourquoi l'expression de vos goûts, de vos attentes, de vos projets et l'intérêt que vous portez aux études que vous allez suivre (et plus généralement aux métiers du commerce et de la gestion) sont examinés à l'occasion d'un entretien. Cette épreuve pondère et complète la sélection déjà opérée à l'écrit. Ajoutons que la plupart des candidats ont eux-mêmes le choix entre plusieurs écoles à l'issue des concours : pour vous, l'oral constitue donc aussi un moment privilégié pour connaître les écoles, leur environnement, les étudiants actuels, leurs projets, l'organisation pratique des études et de la vie sur place.

Au total, les épreuves orales correspondent ainsi à un moment de séduction réciproque, dont aucune école ne peut se dispenser, pour des raisons pédagogiques et stratégiques !